Appel à communication — La littérature américaine à l’épreuve de l’innovation technique

Appel à communications

 

LA LITTÉRATURE AMÉRICAINE CONTEMPORAINE A L’EPREUVE DE L’INNOVATION TECHNIQUE

Conférence internationale à Paris · 24 et 25 janvier 2020

Universités Sorbonne Nouvelle & Paris 8 Vincennes Saint-Denis

 

Paul Virilio In Memoriam

 

“The novel in the embrace of new technologies will be the novel that writes itself.”

 “Will advancing technology revitalize human consciousness or drown it forever ?”

 

Don DeLillo (Peter Boxall personal correspondence)

 

Reprenant le titre d’un ouvrage récent de Xavier Pavie[1], "L’innovation à l’épreuve de la philosophie", cette conférence se propose d’interroger les relations de la fiction américaine aux innovations qui ont marqué les premières décennies du 21e siècle : Internet, médias sociaux, objets et environnements intelligents, intelligence artificielle, nanotechnologies, ingénierie génétique et autres biotechnologies, transhumanisme. Ces innovations techniques redéfinissent la manière dont nous habitons notre monde, interagissons les uns avec les autres et appréhendons l’humain dans son rapport de plus en plus étroit à la machine, non plus, comme autrefois, soigné ou réparé, mais désormais augmenté ou remplacé. Qu’en est-il alors de nos pratiques artistiques et culturelles ? Ces avancées récentes modifient-ils la langue et la littérature ? C’est afin d’explorer ces questions que nous aborderons le lien réciproque du progrès technique et de la fiction : comment la fiction est-elle transformée par les progrès techniques (dans ses sujets, dans ses structures, dans son style, dans son rapport aux lecteurs) et inversement quelles représentations du progrès peut-elle leur opposer ? En d’autres termes, dans quelle mesure l’innovation technologique renouvelle-t-elle ce qui relève du littéraire, et auquel cas, par rapport à quelles normes d’écriture, voire par rapport à quels protocoles (Alexander Galloway[2]) ? Dans un monde qui « s’est fait nombre » (Olivier Rey[3]) et paraît avoir rétabli, après la mort de Dieu, une nouvelle transcendance sous le visage inédit de la technique[4], comment la littérature appréhende-t-elle cette humanité non plus seulement engendrée et conçue à l’image de Dieu, mais qui, traversée par la « honte prométhéenne » (Günther Anders[5]) d’avoir été mise au monde selon un processus aveugle et hasardeux, peut à présent devoir son existence aux algorithmes et se voir fabriquée ? Si les sciences humaines ou la philosophie sondent les dimensions éthiques des manipulations technologiques actuelles (génétique, clonage, mort cérébrale), qu’en est-il de la fiction[6] ? Si l’ironie constituait autrefois « la liberté de l’écrivain à l’égard de Dieu » (Lukacs, Théorie du roman), peut-elle encore se déployer dans une époque caractérisée par la transcendance artificielle ou le sublime technologique qui marque un retour forcené de la métaphysique ?

Outre les changements ontologiques permis par la technologie et son intervention croissante sur les origines et les fins, la fiction peut-elle offrir une critique des nouveaux médias et des bouleversements qu’ils précipitent ? En quoi la temporalité de la littérature répond-t-elle au temps technique soumis à l’impératif de l’efficacité (Huxley, The History of Tension), où le présent est esclave du futur (Bataille, Le Souverain), celui d’un telos productiviste et consumériste, dont la résolution sans cesse différée génère un temps uniforme et sans repos (Jonathan Crary, 24/7 Late Capitalism and the End of Sleep) ? Est-elle condamnée à la paradoxale mimesis d’une « société de transparence » -sans obstacle-telle que la définit le philosophe allemand Byung-Chul Han (société « positive, d’exposition, d’évidence, pornographique, d’accélération, de l’intime, de l’information, du dévoilement et du contrôle »[7]) ? Quels défis le nouveau monde virtuel lance-t-il au littéraire qui pouvait longtemps se targuer d’avoir la primauté de l’échappée du réel ? Dans un contexte où il devient possible de produire des œuvres « calculées », la littérature est-elle encore en mesure d’opposer le surgissement de l’événement poétique à la logique algorithmique (Bruno Bachimont, Le sens de la technique : Le numérique et le calcul) ? Que devient le corps (du personnage, du lecteur, de l’auteur) dans un monde où ses extensions techniques (Leroi-Gourhan, Le Geste et la parole) externalisent toujours davantage ses fonctions cognitives dans des artefacts médiatiques (McLuhan, Understanding Media – The Extension of Man) et des réseaux numériques et modifient nos pratiques culturelles, plongés comme nous le sommes dans un « milieu technicien » (Jacques Ellul, Le système technicien) en transformation rapide ? La littérature dite augmentée retranche-t-elle quelque chose au déploiement de l’imaginaire ou bien ouvre-t-elle le champ du littéraire ? Que dire dès lors des frontières du littéraire face à la logique transmédiatique qui pousse les auteurs à explorer et investir de nouveaux dispositifs et de nouvelles scènes de l’écriture ? Peut-on réellement parler d’une technologisation qui serait le propre de l’écriture contemporaine sachant que toute écriture est toujours déjà technique ?

La fiction américaine contemporaine explore ces questions. Après avoir republié des essais de Karl Kraus en anglais pour soutenir sa critique des nouveaux médias, Jonathan Franzen a composé un roman tragique sur la presse dite traditionnelle et les menaces que constituent pour elle l’Internet et les nouveaux lanceurs d’alerte (Purity). De son côté, Joshua Cohen a tenté l’expérience d’une écriture romanesque en direct, intitulée PCKWCK, en référence aux Pickwick Papers de Dickens pour démontrer l’accélération du temps médiatique à l’âge digital. Dave Eggers a conçu une forme de société panoptique de l’ère numérique dans The Circle. D’autres écrivains usent des nouvelles structures médiatiques pour forger des dispositifs narratifs inédits : réinterprétation du roman épistolaire sous la forme d’une plateforme inspirée de Booking.com dans Hotels of North America de Rick Moody, invention d’une forme littéraire courte équivalente aux tweets (la tweet-nouvelle « The Black Box » de Jennifer Egan, d’abord tweetée sur le compte du New Yorker). 2043, une fiction spéculative de Kim Stanley Robinson (2012) nous permet d’envisager la vie humaine après la catastrophe écologique, et l’avènement de puissantes intelligences artificielles et de la colonisation du système solaire grâce à la terraformation. De son côté, Richard Powers nous propose dans The Overstory (2018), une réflexion sur notre relation aux arbres dans un monde toujours plus technicisé. Annihilation, de Jeff Vandermeer (2014), est un roman d’ "éco-horreur" où l’atténuation de la frontière entre l’humain et le non-humain est imaginée à l’aune des biotechnologies contemporaines. Plus généralement, on pourra se demander dans quelle mesure la littérature américaine s’empare-t-elle de la question technologique à partir des grands mythes fondateurs de l’Amérique même en tant qu’ancien creuset de l’innovation militaro-scientifique (Haraway, Cyborg Manifesto) ?

 

Les présentations pourront être données en français ou en anglais, et avoir trait aux sujets suivants :

 

Fiction et transhumanisme

Littérature, technique, médecine et éthique

Eugénisme

Fiction et biotechnologies

Littérature et responsabilité

Les écrivains et leurs comptes Twitter

La critique des nouveaux médias dans la fiction

Média, technologie et capital, néolibéralisme

La presse, le lanceur d’alerte

Internet et totalitarisme

Visage et face (Facebook)

Accélération, hypervitesse et temps narratif

Mimesis et société de transparence

Addition et narration

Lecture et pulsion de connexion

Langue littéraire et langages numériques

Exposition, exhibition

Fiction et disruption

Ecriture, pornographie et « sans contact »

Innovation technologique et écologie

 

Les propositions (250-500 mots), accompagnées d’une courte biographie, doivent être envoyées à :

 

beatrice.pire@sorbonne-nouvelle.fr

pierre-louis.patoine@sorbonne-nouvelle.fr

arnaud.regnauld@univ-paris8.fr

 

La date limite d’envoi des propositions est fixée au 1er juillet 2019.

 

Les propositions seront soumises à une évaluation en double aveugle par le comité scientifique, et les auteurs seront notifiés du résultat de leur candidature avant le 15 juillet 2019.

 

 

Comité d’organisation

 

Arnaud Regnauld (Université Vincennes Saint-Denis Paris 8)

Béatrice Pire (Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3)

Pierre-Louis Patoine (Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3)

 

Ce colloque est une initiative commune de l’université Paris 8 (EA 1569 – Transferts critiques et dynamique des savoirs) et de la Sorbonne Nouvelle (EA 4398 PRISME – Groupe 19-21 Modernités critiques).



[1] L’innovation à l’épreuve de la philosophie, Paris : PUF, 2018.

[2] ProtocolHow Control Exists after Decentralization, Cambridge : The MIT Press, 2004.

[3] Quand le monde s’est fait nombre, Paris : Stock, 2016.

[4] « Faith-based technology. That’s what it is. Another god » Don DeLillo, Zero K, New York : Scribner, 2016, p. 9. 

[5] Obsolescence de l’homme (1956). Paris : Ivréa, 2002.

[6] Jürgen Habermas, L’avenir de la nature humaine : vers un eugénisme libéral ? Paris : Gallimard, 2015.

[7] La société de transparence, Paris : PUF, 2017.

Jean Starobinski, Jean-Jacques Rousseau, La transparence et l’obstacle, Paris : Gallimard, 1976.